Interview • Larbi Bencheikh, directeur général de l'OFPPT
«Nous attendons la révision du cadre juridique pour dispenser et délivrer des diplômes de Licences professionnelles»
Interview • Larbi Bencheikh, directeur général de l'Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail
La réforme de la gestion des contrats spéciaux de formation (CSF) n'est pas entièrement bouclée. Le SGG a rejeté le premier projet de décret présenté par le ministère de l'Emploi.
En attendant une issue satisfaisante pour toutes les parties, l'OFPPT se concentre sur la formation initiale et la formation qualifiante, sans pour autant délaisser la formation continue pour laquelle il propose des plans sectoriels profitant aux PME-PMI. Mise en place de nouvelles filières pour répondre aux besoins en RH qualifiées des grands projets structurants initiés par le Royaume, recadrage de la formation par apprentissage et promotion de la formation par alternance… sont autant de chantiers menés par l'Office. Détails.
Matin Emploi : Où en sont les négociations sur la gestion des contrats spéciaux de formation ?
Larbi
Bencheikh : Je voudrais d'abord rappeler les différentes réformes qu'a
connues la gestion de ce dossier problématique depuis la mise en place
des CSF en 1996 en tant que système gouverné de façon tripartie par
l'Administration, la CGEM et les Syndicat ; l'OFPPT étant chargé du
secrétariat du système.
Dès 2002, une première évaluation, faite par
l'OFPPT, a montré un grand nombre de dysfonctionnements, notamment la
non-maîtrise budgétaire (déplafonnement des remboursements, dépassement
de 100 MDH constaté en 2001…), conjuguée à l'absence de contrôle
efficient et à l'inaccessibilité à une grande partie des PME/PMI
représentant 95% de notre tissu économique…
Ces constats furent à la
base d'une réforme entreprise en 2002 pour pérenniser le système à
travers la budgétisation des CSF, le plafonnement des remboursements, la
mise en place du système de Tiers-payant & formations sectorielles
et l'instauration d'un contrôle sous la responsabilité du ministère. En
accompagnement de cette reforme, l'OFPPT a mis en place des mesures
d'amélioration de la gestion administrative des CSF, notamment de
nouveaux instruments de gestion (procédures, tableaux de bord
journaliers et mensuels, système d'information). Cette nouvelle
organisation rigoureuse a d'ailleurs été à l'origine de la découverte,
en 2004, des détournements des fonds cumulés de 70 MDH, dont 99% opérés
entre 1996 et 2001. Pour mettre un terme à ces défaillances graves et
rendre le système plus incitatif à l'égard des PME/PMI, une nouvelle
réforme a été mise en place en 2006 : nomenclatures des domaines et des
coûts de formation, clarification des responsabilités, remboursements
favorable aux PME…
De plus, l'OFPPT a mobilisé toutes ses énergies
pour dynamiser le système par la création de l'Agence CSF du Grand
Casablanca, un portail dédié, des opérations d'assainissement
d'envergure, des actions de vulgarisation auprès des entreprises… Malgré
touts ses efforts, l'OFPPT continuait à être mis en cause pour les
défaillances du système. Aussi, avons-nous demandé l'externalisation de
la gestion des CSF dès janvier 2008 pour nous concentrer sur nos
missions de base.
Nous sommes d'ailleurs revenus à la charge, début
2009, avec une proposition visant à confier les CSF à une structure type
GIAC sous la houlette de la CGEM. Le 1er projet de décret présenté par
le Département n'a pas eu l'aval des services compétents, à savoir, le
Secrétariat général du gouvernement. Depuis, le processus de préparation
des textes de loi devant sanctionner cette réforme est toujours en
cours et suivi par les partenaires concernés.
Je saisis cette
occasion pour réitérer notre volonté de développer l'accès à la
formation continue, notamment des PME/PMI. Aussi, avions-nous proposé de
mettre en œuvre annuellement par l'OFPPT des plans de formation
sectoriels ou groupés dédiés aux PME/PMI sans contribution financière
directe ni formalité administrative de leurs parts. Ces plans de
formation devraient être en effet directement financés sur une fraction
de la TFP décidée par le Comité de gestion des CSF.
La CGEM
«s'en prend» à l'Office quant à la gestion de la taxe sur la formation
professionnelle. Où en sont les choses actuellement ?
La gestion
de la TFP, dans le cadre des CSF, est régie par des textes, dont le
décret du 4 avril 2002. Conformément à ce décret et depuis 2007, 30% de
la TFP est dédié au CSF. Cette fraction, qui correspondant actuellement à
350 MDH, est budgétisée au profit des CSF et individualisée dans le
budget de l'OFPPT. Pour illustrer mon propos : le plan d'action de
l'OFPPT pour l'exercice 2011-2012 est financé à hauteur de 42% par la
TFP, 35% par nos ressources propres (frais d'inscription, formation
continue…), le reste étant supporté par l'État.
Quels sont les secteurs où l'insertion des candidats est la meilleure ?
L'insertion
des lauréats est un indicateur clé dans notre stratégie pour s'assurer
de l'adéquation formation/emploi. Aussi, menons-nous annuellement une
enquête d'insertion dont les résultats permettent de réajuster l'offre
de formation en fonction des besoins du marché de l'emploi. La dernière
enquête menée, réalisée par un cabinet externe, a fait ressortir un taux
d'insertion qui varie actuellement entre 75 et 100%. Les secteurs qui
affichent les taux les plus élevés sont le transport (95%),
l'audiovisuel et le cinéma (91%), le tertiaire (77%), le BTP (77% en
moyenne et 100% pour certaines filières)… Le tourisme de son côté
affiche 82% d'insertion, ce qui nous conforte dans notre stratégie
d'accompagnement du secteur sur la base des besoins exprimés et des
recommandations du Contrat RH 2008-2012.
Les effectifs d'apprenants sont en hausse, comment agir pour améliorer la qualité des enseignements fournis?
Il
est vrai que les effectifs des formés ont été multipliés par 6 depuis
2001 et nous en sommes fiers ! Il s'agit d'une augmentation planifiée,
en phase avec les besoins de l'économie qui a permis de doter le Maroc
de près de 800.000 jeunes formés et de répondre de manière efficiente
aux sollicitations croissantes des opérateurs économiques en ressources
humaines qualifiées.
Quant à la qualité de la formation, il s'agit
d'un processus qui démarre en amont de la formation : toute filière mise
en place répond à un besoin du marché de l'emploi actuel ou futur. Nous
nous basons sur les études réalisées par les différents Départements
ministériels, sur les recommandations stratégiques des programmes
nationaux et les sollicitations des partenaires.
De plus, l'OFPPT a
initié d'autres actions pour garantir des formations de qualité. Je
citerai la spécialisation des formateurs et des espaces de formation, la
certification ISO des établissements, des cursus et des stagiaires...
Il faut également savoir que 3.900 modules de formation ont été élaborés
couvrant ainsi l'ensemble des filières de formation, contre 124 modules
réalisés en 2001. Ce chiffre donne la mesure de l'action menée dans la
réingénierie des filières de formation.
Cette opération est réalisée
grâce aux 9 Centres de développement des compétences, et en partenariat
étroit avec les professionnels.
De son côté, le corps formateur est
capital pour assurer une formation de qualité. Il bénéficie de bilans de
compétences et de perfectionnements individualisés. Nous avons
également initié un processus de certification par des organismes de
renommée tels que CISCO, CNAM, Microsoft, Véritas, Schneider… dont ont
déjà profité près de 930 formateurs.
Enfin, la qualité est également
recherchée dans l'implication des professionnels à tous les niveaux de
décision de notre institution, et qui de ce fait interviennent dans tout
le processus de formation.
Justement, que faire pour améliorer l'implication des professionnels dans la gestion et l'animation des centres de formation ?
Comme
rappelé précédemment, notre offre de formation est mise en place en
étroite concertation avec les fédérations et associations
professionnelles qui siègent à tous les niveaux de gouvernance de
l'OFPPT (Conseil d'administration, comité de gestion). Cet esprit
partenarial, nous l'avons élargi à l'implication effective et directe
des branches professionnelles dans le processus de formation, depuis la
définition des besoins, l'élaboration des programmes et la validation
des acquis des stagiaires, jusqu'à la cogestion des établissements de
formation. Pour ce faire, nous avons institué des organes permanents de
gouvernance au niveau central (Comité directeur), des directions
régionales (Comité régional) et locales (Comité de gestion de
l'établissement). Ainsi, afin de renforcer davantage cette implication,
je propose la validation des projets de cartes de formation au niveau
national et régional par la CGEM, l'implication des professionnels dans
le développement de la formation alternée ainsi que la présidence
systématique des jurys d'examens par les professionnels.
Qu'en est-il du projet de création de licences professionnelles à l'OFPPT ?
D'abord,
il faut savoir que dans les faits, nous dispensons déjà des cursus de
niveau supérieur à technicien spécialisé, à travers les formations
qualifiantes. Ce sont des formations spécifiquement dédiées aux jeunes
ayant un niveau supérieur ou égal à bac+2. De plus, l'OFPPT réclame,
depuis longtemps, la mise en place dans ses établissements de diplômes
bac+3, en concrétisation des recommandations de la Charte nationale de
l'éducation, qui prévoyait également l'instauration de passerelles entre
l'OFPPT et l'Enseignement supérieur et les parcours professionnalisants
qui ouvrent la voie à une insertion aisée des diplômés. Nous attendons
donc impatiemment la révision du cadre juridique pour dispenser et
délivrer des diplômes de Licences professionnelles, car les besoins en
profils pointus sont en constante augmentation, eu égard aux nombreux
projets structurants que connaît le pays. C'est un chantier important
pour l'OFPPT et qui apportera, j'en suis convaincu, plus de dynamisme à
l'offre de la formation au Maroc.
Comment promouvoir davantage
l'apprentissage et l'alternance pour aider les jeunes à s'adapter
facilement au sein d'une entreprise ?
Je demeure convaincu de la
pertinence des modes de la formation par apprentissage et par
alternance, comme étant les meilleurs, puisque l'espace de production
est l'espace idéal pour le développement de compétences. Néanmoins, il
faut garantir les conditions de l'apprentissage dans l'entreprise et
c'est là où le bât blesse ! En effet, l'OFPPT a mené, en 2006, un audit
sur la formation par apprentissage qui a fait ressortir les
dysfonctionnements flagrants à tous les niveaux : forte déperdition,
défaut de suivi technico-pédagogique des apprentis, absence de tuteur
qualifié, affectation des apprentis à des tâches inadaptées et
exploitation des stagiaires comme main-d'œuvre… Sur la base de cet
audit, nous avons réduit les effectifs concernés par ce mode. Un projet
de développement a été mis en place dans le cadre du programme MEDAII et
la réforme de ce mode a démarré en 2007-2008 avec une seule filière
dans le textile. Le constat est moins alarmiste pour la formation
alternée, bien que les conditions d'accueil des stagiaires ne soient pas
optimales. Néanmoins, nous sommes décidés à développer davantage ce
mode de formation, notamment grâce au partenariat avec les fédérations
et associations professionnelles pour une meilleure implication des
tuteurs. Les effectifs sont d'ailleurs en hausse : 56.000 stagiaires en
2011-2012 contre 7.389 en 2002-2003, dont 51% dans le secteur
industriel.
Le 20/11/2011




